Il y a deux façons d'écouter ce disque. On peut s'y laisser porter comme à un carnet de voyage : trente minutes de musique qui sentent le large, la mousson et le néon de Hong Kong, le tout emballé dans une fanfare de cuivres qui ne se prend jamais tout à fait au sérieux. Ou bien on peut tendre l'oreille un cran plus loin, et entendre ce qui se cache sous le clinquant — une mélancolie discrète, un thème de flûte et de harpe qui revient comme une question, la signature d'un compositeur qui savait faire pleurer un film de cape et d'épée sans qu'on s'en aperçoive.
Ce livret accompagne la première écoute. Il tient en une rotation complète du 33 tours : pendant que la galette tourne, deux récits avancent côte à côte. D'un côté, le film de 1965 — sa fabrication, ses cascades, ses fous rires et ses ratés. De l'autre, la partition de Georges Delerue, plage après plage, dans l'ordre exact où ce pressage la donne à entendre.
Le fil rouge tient en une phrase, et il vaut qu'on le pose tout de suite. Philippe de Broca, le réalisateur, n'a jamais beaucoup aimé son propre film. Trop bruyant, trop chargé, trop tout. Pourtant la musique, elle, a survécu — jusqu'à se retrouver pressée sur un microsillon à l'autre bout du monde, en Nouvelle-Zélande, comme une bouteille à la mer. C'est cette survie que nous écoutons.
En 1964, un film fait l'effet d'une déflagration joyeuse dans le cinéma français : L'Homme de Rio. Belmondo y court, saute, vole, se suspend et rit, de Paris à Brasília, dans une aventure pop qui invente presque, dix-sept ans avant l'heure, la grammaire d'Indiana Jones. Le public se précipite. Le producteur Alexandre Mnouchkine, à la tête des Films Ariane avec son associé Georges Dancigers, fait alors le calcul le plus simple du monde : il en faut un autre.
Reste à trouver une histoire. Mnouchkine acquiert les droits d'un roman de Jules Verne paru en 1879, Les Tribulations d'un Chinois en Chine, et convainc de Broca de l'adapter — non pas comme une suite littérale, mais comme une suite d'esprit, une nouvelle bordée d'aventures lancée dans le même élan que Rio. Le héros change de nom et de costume : ce ne sera plus Adrien Dufourquet mais Arthur Lempereur. La promesse, elle, reste la même — du mouvement, de l'exotisme, de la vitesse.
Le roman de Verne fournit surtout une idée de départ, savoureuse et un peu cruelle : un homme riche et désœuvré, lassé de tout, demande qu'on le tue. Le film en garde le cœur et jette le reste par-dessus bord. Arthur Lempereur, milliardaire de trente ans qui s'ennuie à mourir — au sens propre — devient le prétexte à une course-poursuite autour de l'Asie. La coproduction est franco-italienne : aux Films Ariane s'ajoutent Les Artistes Associés et la maison romaine Vides Cinematografica. L'argent est là, l'ambition aussi.
De Verne, le film conserve donc l'argument central — le pacte de mort qui se retourne en pacte de vie — mais s'éloigne franchement du reste. Le Chinois du roman, le brave Kin-Fo, devient un Européen ironique ; la Chine du XIXᵉ siècle devient une Asie de carte postale, parcourue à toute allure. De Broca ne cherche pas la fidélité : il cherche le mouvement. Le titre, lui, reste — sublime ironie pour un film où l'on ne met presque jamais les pieds en Chine, mais à Hong Kong, à Delhi, au Népal, sur des îles malaises. Le décalage entre le titre et le périple fait déjà sourire ; il dit l'esprit cavalier de l'entreprise.
On voulait refaire Rio. On a fait quelque chose de plus étrange : une comédie sur l'envie de vivre, déguisée en film de cascades.
Philippe de Broca tourne Les Tribulations du 5 janvier au 14 mai 1965, et il le fait à la manière d'un homme qui ne veut surtout pas se répéter en restant chez lui. L'équipe part pour de vrai : le Népal et Katmandou pour les hauteurs himalayennes, Hong Kong pour la fièvre urbaine, la Malaisie et l'archipel de Langkawi, dans la mer d'Andaman, pour les eaux des pirates. C'est un cinéma qui a la bougeotte, qui préfère la chaleur réelle d'un quai aux décors de studio.
Cette boulimie de paysages est à la fois la force et le défaut du film. De Broca veut tout : la jonque et l'éléphant, le ballon et la montagne, le cabaret et le couvent. Il empile les morceaux de bravoure jusqu'à l'étourdissement. Avec le recul, il jugera l'ensemble sans complaisance, reconnaissant qu'il y en avait, tout simplement, trop. Sa formule restée célèbre dit tout : « J'ai voulu faire un super-Barnum », assumait-il, en endossant la pleine responsabilité de la surenchère.
Un super-Barnum : l'image est juste. Le cirque permanent, l'attraction qui chasse l'attraction. Là où L'Homme de Rio tenait par la grâce d'un récit nerveux, Les Tribulations court parfois après son propre souffle. Et c'est exactement là que la musique devient précieuse. Quand l'image s'agite dans tous les sens, c'est la partition qui rappelle où l'on est, ce qu'on ressent, qui aime qui. Delerue ne décore pas le film : il lui tient lieu de colonne vertébrale émotionnelle.
Il faut dire que tourner ainsi, en 1965, aux quatre coins de l'Asie, relève de l'expédition. Pas de studio confortable : la chaleur, l'humidité, les déplacements interminables, des décors naturels qu'on ne maîtrise pas. De Broca aimait cette résistance du réel ; elle donne au film sa texture, sa lumière, ce côté carnet de route un peu débraillé. On sent que l'équipe a vraiment porté ses caméras dans les rues, sur les bateaux, au pied des montagnes. C'est l'envers de l'esbroufe : une fatigue authentique, sublimée par l'énergie de Belmondo et par l'élan que Delerue insuffle, depuis l'auditorium parisien, à des images venues de si loin.
Au fond, Les Tribulations illustre à merveille l'obsession secrète de De Broca : ses héros sont toujours des hommes qui fuient en avant, qui préfèrent la chute au surplace. Arthur ne court pas vers un but ; il court pour ne pas s'arrêter, parce que s'arrêter, pour lui, c'est l'ennui — c'est la mort. Le cinéaste a fait du mouvement perpétuel une philosophie. Et c'est précisément ce que la valse de Delerue, qui tourne et tourne sans jamais se poser, traduit en musique mieux que n'importe quelle réplique.
Du Népal à la mer d'Andaman
Au centre, Jean-Paul Belmondo, en pleine gloire et en pleine forme. Il a pris goût, sur L'Homme de Rio, à exécuter lui-même ses cascades, et il remet ça ici : c'est son corps, son sourire, son culot qui font tenir des séquences que la logique réprouve. Arthur Lempereur, milliardaire blasé, lui va comme un gant — il faut de l'aisance et de l'autodérision pour jouer crédiblement un homme qui a tout et ne veut plus rien, sinon mourir d'ennui.
En face de lui, une révélation. Ursula Andress incarne Alexandrine, ethnologue qui finance son tour du monde en se déshabillant dans les cabarets. Le rôle joue de sa beauté tout en lui donnant de l'esprit : elle n'est jamais la potiche que le synopsis pourrait laisser craindre. La rencontre entre les deux acteurs déborde d'ailleurs largement l'écran : c'est sur ce tournage que naît, entre Belmondo et Andress, une histoire qui fera longtemps les gros titres. La chimie qu'on voit dans le film n'est pas tout à fait du cinéma.
Autour d'eux gravite une galerie de personnages que de Broca aime tendres ou retors. Jean Rochefort, en valet Léon, apporte ce flegme ironique qui est sa marque ; Valéry Inkijinoff prête son visage énigmatique au vieux M. Goh, l'ancien précepteur qui tire les ficelles. Détail amusant : Mnouchkine, le producteur, s'offre une silhouette à l'écran en directeur d'une compagnie d'assurances. On sent partout une bande qui s'amuse.
Car c'est le ressort secret du film : Goh, à qui Arthur a demandé d'organiser sa propre mort, accepte — non pour le tuer, mais pour lui rendre le goût de vivre. Rien de tel que d'être pourchassé par des tueurs pour se découvrir, soudain, une furieuse envie de durer. Toute l'aventure n'est qu'une thérapie déguisée, et la musique le sait avant nous.
Belmondo, à ce moment de sa carrière, est plus qu'une vedette : il est une promesse. Le public vient le voir prendre des risques, refuser la doublure, sauter pour de bon. Cette confiance physique change la nature du film : on ne regarde pas un acteur faire semblant, on regarde un homme s'exposer, et l'on rit d'autant plus volontiers qu'on a eu un peu peur. C'est tout l'art du cinéma de De Broca : faire de la cascade un gag, et du gag une émotion. La partition de Delerue épouse ce double mouvement : elle s'affole quand il le faut, puis désamorce d'un sourire orchestral.
Le cabaret d'Alexandrine
De quoi parle, au fond, ce grand tohu-bohu ? D'un homme qui a tout et que rien ne retient. C'est un thème étonnamment grave pour une comédie d'aventures : l'ennui des nantis, la fuite en avant, le besoin de se mettre en danger pour se sentir vivant. De Broca filme un milliardaire suicidaire à qui l'on offre, par ruse, la peur de mourir comme on offre un remède. Sous le rire, il y a une petite philosophie : on n'aime la vie que lorsqu'on risque de la perdre.
Le public de 1965 répond présent, sans l'enthousiasme de Rio. La sortie française, en décembre — précédée d'une avant-première mondiale en Finlande quelques semaines plus tôt — démarre fort dans les salles parisiennes : plus de quatre cent mille entrées en huit semaines. Au bout du compte, le film réunira près de 2,7 millions de spectateurs en France. Un beau succès ; mais l'ombre du précédent plane, et chacun le compare à son aîné plus vif.
La fin résume l'esprit moqueur de l'entreprise. Une fois sauvé, amoureux, raccommodé avec l'existence, Arthur apprend que sa ruine n'était qu'une fausse nouvelle : il est toujours milliardaire. Et le voilà qui déprime à nouveau. La boucle se referme sur une pirouette : le bonheur, c'était le danger, pas l'argent. De Broca refuse la morale propre ; il préfère la blague qui gratte.
Une comédie de cascades qui, l'air de rien, pose la plus sérieuse des questions : qu'est-ce qui nous donne envie de continuer ?
Avec les années, le film a trouvé sa juste place : non pas le chef-d'œuvre que Rio a fini par devenir aux yeux des cinéphiles, mais un divertissement généreux, daté avec charme, qu'on regarde aujourd'hui pour Belmondo, pour Andress, pour le plaisir d'un cinéma populaire qui ne rougissait pas de l'être. Le regard porté sur son exotisme a, lui aussi, changé : cette Asie de carte postale, peuplée de clichés bon enfant, appartient à une époque révolue, et on la regarde désormais avec la distance qu'il faut. Reste l'essentiel — l'allant, la fantaisie, et une bande originale qui, elle, n'a pas pris une ride.
Georges Delerue naît à Roubaix en 1925, dans une famille ouvrière où la musique se faisait le soir, à la maison comme à la fanfare. Son père est contremaître dans une fabrique de limes ; à quatorze ans, le jeune Georges y travaille de ses mains. Mais la clarinette, puis le piano, le tirent ailleurs. Le conservatoire de Roubaix, puis celui de Paris, où il étudie auprès de Darius Milhaud, font de l'ouvrier limeur un musicien complet, lauréat, promis à la musique « sérieuse ».
Le cinéma le happe presque par accident. En 1959, Alain Resnais lui confie Hiroshima mon amour : la porte est ouverte. Suivent les rencontres décisives de la Nouvelle Vague — Jules et Jim pour Truffaut, Le Mépris pour Godard — qui portent sa réputation bien au-delà des frontières. Delerue devient l'homme rare qui passe sans effort du film d'auteur le plus exigeant à la comédie populaire la plus débridée. Peu y parviennent. Lui circule entre les deux mondes comme chez lui.
Avec Philippe de Broca, l'entente est longue et fidèle : près de trente ans de collaboration, dix-sept films. Les Tribulations marque déjà leur sixième aventure commune, après Cartouche et L'Homme de Rio. Delerue connaît la maison de Broca par cœur : il sait que la vitesse a besoin de mélodie pour ne pas tourner à vide, que l'humour gagne à être pris au sérieux par l'orchestre.
La suite de sa carrière est une ascension : trois Césars de la meilleure musique coup sur coup à la fin des années 1970, un Oscar en 1980, une installation à Hollywood — malgré une peur panique de l'avion qui l'avait longtemps retenu en Europe — et des partitions aussi puissantes que celles de Platoon. On l'a surnommé le « Mozart du cinéma » ; un cinéaste résumait son don d'une formule : s'il pleut dans votre film, Delerue y fera lever le soleil. Il s'éteint en Californie en 1992, à soixante-sept ans.
Une blessure le suivit toute sa vie : l'homme aux centaines de partitions de films rêvait aussi d'être reconnu pour sa musique de concert — symphonies, concertos, un opéra. Il s'est souvent senti rangé un peu vite dans la case du « faiseur » de musiques de films, marginal aux yeux du monde classique. C'est peut-être ce qui donne à ses meilleures pages, même les plus légères, cette densité d'écriture qui les distingue : derrière la fanfare la plus rieuse, il y a toujours un véritable compositeur, soucieux de la forme, du contrepoint, de l'orchestration. Les Tribulations, sous ses dehors de divertissement, ne fait pas exception : tout y est tenu, pensé, écrit.
Avant d'entrer dans le détail, il faut comprendre comment Delerue a tenu un film aussi dispersé. Sa solution est limpide : deux ou trois idées fortes, qu'il fait tourner, varier, déguiser, d'un bout à l'autre. Le reste — les bruits, les courses, les frayeurs — vient se greffer dessus. Là où de Broca disperse, Delerue rassemble.
La première idée, c'est le thème principal : une valse. Le choix est savoureux. La valse, c'est l'Europe, le salon, le dandysme d'Arthur ; mais Delerue la teinte de mode pentatonique, cette gamme de cinq notes que l'oreille associe d'instinct à l'Asie. En un seul motif, il fait coexister les deux mondes du film : le bourgeois français et l'Orient rêvé. Le tout est lancé par des cuivres éclatants, dynamiques, joyeusement clinquants — la fanfare d'un cirque qui se met en route.
La deuxième idée, c'est le thème d'Alexandrine : tout son contraire. Là où la valse fanfaronne, ce thème murmure. Confié à la flûte et à la harpe, il est d'une tendresse presque fragile, un joyau de romantisme posé au creux d'une partition par ailleurs survoltée. C'est lui qui dit l'amour, et c'est lui, surtout, qui donne au film son âme — sans cette mélodie, Les Tribulations ne serait qu'un manège. Avec elle, c'est une histoire de cœur.
Tout le reste relève de deux registres que Delerue manie en orfèvre : le suspense — contrebasses sourdes, cuivres stridents, cordes nerveuses qui griffent — et l'aventure pure, galopante, souvent traitée avec un sourire en coin. Car Delerue n'oublie jamais que c'est une comédie : sa musique d'action a toujours un grain d'ironie, comme si elle clignait de l'œil au spectateur.
La méthode, héritée de l'opéra romantique et du grand cinéma symphonique, consiste à faire revenir ces motifs transformés selon les situations. La valse peut se faire menaçante, le thème d'Alexandrine peut s'assombrir ou s'épanouir, une cellule de suspense peut soudain virer au burlesque. Ainsi, même dispersé en dix-sept courtes pièces, l'album garde une remarquable unité : ce sont les mêmes idées qu'on entend revenir, sous des éclairages différents. L'oreille s'y retrouve, reconnaît, anticipe ; et c'est ce jeu de reconnaissance qui transforme une simple suite de morceaux en véritable récit musical.
On notera aussi la finesse de l'orchestration. Delerue n'écrit pas pour une masse : il aime les couleurs précises, un instrument qui se détache, un duo qui dialogue. La flûte et la harpe d'Alexandrine, les cuivres en pleine lumière du thème principal, les pizzicati moqueurs du suspense : chaque registre a sa palette. C'est un art de la miniature autant que de la fresque — et c'est ce qui rend ce disque si plaisant à écouter pour lui-même, détaché des images.
Voici maintenant l'écoute guidée, dans l'ordre du microsillon. Ce pressage donne les titres en anglais — le film s'exportait sous l'enseigne Chinese Adventures in China — et répartit dix-sept courtes pièces sur deux faces. Suivez l'aiguille : elle raconte le film à sa manière, par bribes et par humeurs.
Un mot sur l'ordre, d'abord. Un disque de musique de film n'est pas le film : l'éditeur agence les morceaux pour faire une belle écoute, pas pour respecter la chronologie de l'intrigue. Sur ce vinyle, Delerue est servi comme une suite de concert — on alterne les couleurs, on ménage les contrastes, on garde les plus belles cartes pour la fin de chaque face. Mieux vaut donc l'écouter comme une promenade musicale que comme un résumé : laissez-vous porter d'une ambiance à l'autre, sans chercher à recoller chaque plage à une scène précise.
Main Title Music ouvre le bal et pose tout le programme en moins de deux minutes : la valse-fanfare, cuivres en avant, déjà colorée d'Asie par la pentatonique. C'est la carte de visite de Delerue, son « voici où nous allons ». Puis Theme of the Family change de ton : plus léger, presque guilleret, il croque le petit monde bourgeois d'Arthur, sa belle-mère, son valet, la troupe qui s'embarque pour un tour du monde de pacotille.
Avec The Chinese Street, on plonge dans la couleur locale : une miniature de fourmillement urbain, rapide, pittoresque, qui sent la foule et la lanterne. The Menace of Mister Goh bascule aussitôt dans l'ombre : une minute d'inquiétude pour dire l'énigme du vieux précepteur, ce personnage dont on ne sait jamais s'il protège ou s'il condamne.
Arrive l'un des sommets de la face : Alexandrine's Strip Tease. Delerue s'y amuse franchement — cuivres canailles, percussions de cabaret, une musique qui fait le numéro tout en gardant son sourire. C'est l'humour de la partition à l'état pur. Et juste après, comme une révélation, Alexandrine's Theme (Instrumental) dévoile enfin le grand thème d'amour dans sa robe la plus pure : la flûte, la harpe, le silence autour. On respire. C'est le moment où le film, l'espace d'une minute quarante-sept, devient grave et tendre.
Prêtez attention à ce thème, car c'est lui le vrai héros du disque. Delerue avait le génie des mélodies qui semblent toujours avoir existé : on croit les reconnaître dès la première écoute, comme un souvenir qu'on n'aurait jamais eu. Celle d'Alexandrine monte par paliers, hésite, retombe, puis s'élève à nouveau ; elle a la fragilité d'un aveu. Dans un film qui hurle, elle parle bas — et c'est pour cela qu'on l'entend. Voilà tout le paradoxe de cette partition : ce qu'on en retient n'est pas le tapage, mais le murmure.
Une minute de flûte et de harpe : c'est tout ce qu'il faut à Delerue pour transformer un manège en histoire d'amour.
La face A s'achève sur le voyage. Promenade in Delhi déroule un tapis exotique, flâneur, gourmand de couleurs ; March in the Mountain Snow nous emporte vers les sommets himalayens, en une marche au pas lourd, dont la grandeur froide tranche avec la chaleur des plages précédentes. On retourne le disque.
La face B s'ouvre en majesté avec Theme — Chinese Adventures : le grand thème, repris et déployé, l'aventure dans toute son ampleur cuivrée. C'est le morceau qui donne son titre à l'album, et à juste titre. Suit le plus jubilatoire des morceaux d'action : Pursuit of the Balloon, scherzo haletant qui accompagne l'une des poursuites les plus folles du film. Tout y court, tout y vole ; l'orchestre s'essouffle exprès, pour le plaisir.
Le rythme reste tenu. Arrival in Hong Kong claque une fanfare d'arrivée, brève et colorée ; Arthur is Spied Upon rabat les cartes côté suspense — cordes nerveuses, cuivres qui guettent, l'angoisse d'un homme suivi à chaque pas. Puis Suzie and Cornelius dessine le duo comique et vaguement sinistre des comploteurs qui veulent, eux aussi, la peau d'Arthur : une musique à double fond, drôle et menaçante à la fois.
Petit clin d'œil : Arthur's Strip Tease, une minute à peine, retourne le gag de la face A — c'est désormais le héros qui se retrouve, malgré lui, à faire le numéro. Delerue inverse son propre thème comme on retourne une plaisanterie. Et l'on s'achemine vers l'apothéose sentimentale avec Alexandrine's Theme (Vocal) : la mélodie d'amour, cette fois portée par une voix. C'est le thème couronné, la romance qui passe du murmure instrumental au chant.
Le final approche. The Rout of the Elephants — la fameuse débandade des éléphants — lance une dernière ruée pleine d'énergie et de malice, l'aventure qui tire sa révérence en galopant. Puis Closing Music referme le disque comme un rideau : le grand thème revient saluer, une dernière fois, avant que l'aiguille ne se relève. Trente minutes, et tout un film tient là, en creux.
En refermant, on mesure ce que Delerue a réussi : faire d'une commande de divertissement un objet musical cohérent et attachant. Les morceaux les plus brefs — une minute, parfois moins — ne sont pas des chutes ; ce sont des vignettes, vives et complètes, où pas une note n'est de trop. Et sur la durée de ces deux faces, une émotion se dessine que le film, dans sa fièvre, laissait à peine entrevoir : la tendresse d'un homme qui réapprend à vouloir vivre, portée par une mélodie qui ne se résout vraiment qu'au tout dernier instant. Le disque est plus ému que le film. C'est sans doute pourquoi il lui survit.
Pursuit of the Balloon — le scherzo de la poursuite
L'histoire de ce disque vaut presque celle du film. En 1965, en France, la musique ne paraît d'abord que sur de minces 45 tours : quelques thèmes, le générique, l'incontournable thème d'Alexandrine, la chevauchée des éléphants. Une poignée de minutes, vite épuisée, vite oubliée. Pour la plupart des amateurs français, la partition complète restera longtemps un fantôme.
C'est ici qu'intervient l'étrangeté de l'objet que vous tenez. United Artists, qui distribuait le film à l'international sous le titre Chinese Adventures in China, en a fait paraître un véritable 33 tours — non pas en Europe, mais aux antipodes. Le microsillon que vous écoutez est un pressage néo-zélandais, plus tard réédité en Australie, référencé AUSLP 1003. Dix-sept plages, une demi-heure de musique : pour qui voulait entendre tout Delerue sur ce film, ce disque lointain fut, pendant des décennies, la source la plus généreuse au monde.
Pour mesurer sa valeur, il faut se rappeler ce qu'on avait, ailleurs. En France, point de 33 tours : seulement ces 45 tours étiques, six titres tout au plus, qui faisaient figure d'échantillon. L'amateur le plus acharné devait se contenter de fragments. C'est dire si ce LP australien, deux fois plus copieux, relevait du petit trésor pour les collectionneurs — un objet rare, longtemps recherché, qu'on se passait sous le manteau dans le petit monde des passionnés de musique de film.
Il y a quelque chose de touchant dans cette géographie. Un film français, adapté de Jules Verne, tourné en Asie, dont la musique se conserve le mieux sur une galette pressée à l'autre bout de l'océan. Comme si la partition avait fait, elle aussi, son tour du monde — et avait trouvé refuge là où on ne l'attendait pas. Le hasard des catalogues a parfois meilleur goût que les éditeurs du pays d'origine.
L'histoire connaît une belle fin. En 2023, le label français Music Box Records a publié, en collaboration avec l'éditeur, une édition CD remastérisée et augmentée à partir des bandes d'enregistrement : une trentaine de titres, près d'une heure de musique, livret signé Sylvain Pfeffer, tirage limité. La partition de Delerue, longtemps confinée à des EP minuscules et à un LP austral confidentiel, est enfin disponible dans toute son ampleur. Mais le charme du vinyle que vous écoutez reste intact : c'est la version qui a tenu la flamme.
Entre-temps, une étape avait préparé ce retour : au milieu des années 2000, la collection « Écoutez le Cinéma ! » avait réuni sur un même disque les deux grandes aventures asiatiques et sud-américaines de Delerue pour De Broca — L'Homme de Rio et Les Tribulations — réunies comme les deux faces d'une même médaille. Le compositeur les avait pensées en écho ; il était juste de les écouter ensemble. De l'EP de 1965 au coffret d'aujourd'hui, la musique aura mis près de soixante ans à revenir entière chez elle. Le vinyle que vous tenez fut l'une des rares passerelles qui, dans l'intervalle, l'ont empêchée de disparaître.
Si vous lisez ceci, Closing Music doit être en train de jouer, ou de s'achever. Le grand thème salue une dernière fois, l'aiguille va se relever, le silence revient. Profitez de cette demi-minute : c'est le moment où l'on entend le mieux ce qu'un disque nous a fait.
De Broca disait n'avoir pas aimé son super-Barnum, et l'on peut lui donner raison sur le film. Mais la musique, elle, n'avait pas besoin de cette indulgence. Là où l'image s'agitait, Delerue a tenu bon : une valse pour le monde, une flûte pour le cœur, et des cuivres pour rire. C'est cela qui a voyagé jusqu'en Nouvelle-Zélande, c'est cela qu'on réédite aujourd'hui, c'est cela qui survit. Le bruit s'éteint ; la mélodie reste.
Relevez l'aiguille, ou laissez le disque tourner dans le vide encore un instant. Vous venez d'écouter, l'air de rien, l'une des plus belles preuves qu'une partition peut sauver tout ce qui l'entoure.